Kacem Zeddour-Brahim
 
 
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Il y a 50 ans était assassiné Kacem ZEDDOUR

Par Mohamed-Senni El M’Hadji
La Voix de l'Oranie - 14/01/05
Oumma.com 21/01/05

13 Nov. 1954 - 13 Nov. 2004 : il y a plus de 50 ans était assassiné Kacem ZEDDOUR-MOHAMED-BRAHIM

Itinéraire d'un génie

Raconter l'itinéraire de Si Kacem n'est pas chose aisée et relève, à mon avis du défi. J'en suis pleinement conscient. La cause en est que, cinquante années après sa mort, très peu de témoignages ont été rapportés sur lui, surtout par ceux qui l'ont suffisamment côtoyé à l'époque même où son combat prenait corps et s'affermissait définitivement. Une autre raison tient au fait qu'il était très discret et, par modestie, évitait de parler de lui-même. Nous donnerons plus loin, à ce sujet, quelques exemples édifiants. Avant d'aller plus loin, rendons quand même hommage à Messieurs Hocine Aït-Ahmed et Abdelkader Maachou pour leurs propos et leurs écrits à son sujet et surtout pour leur intégrité intellectuelle. Qu'ils aient écrit peu ou prou importe peu ; l'essentiel est dans la délicatesse de l'intention.

Rendons également hommage à Madame Germaine Tillon qui a claqué la porte du cabinet de Jacques Soustelle quand la presse française dévoila l'assassinat de Si Kacem. Son geste, plus éloquent que les paroles ou les écrits, enregistré par l'Histoire, est celui d'une digne fille de la France.

Un hommage particulier ira au grand orientaliste Louis Massignon qui fit un voyage en Algérie pour visiter le Waqf de Sidi Boumédiène de Tlemcen et participer à une réunion, à Beni Abbès, le 21 novembre 1955, de l'Association Foucauld. Spécialement chargé par Guy Mollet, Louis Massignon rencontra Cheikh Tayeb El M'hadji, père de Si Kacem, au domicile de Maître Thiers, avocat à Oran. En touchant la main du Fqih il lui cite ce vers :

لابد من شكوى إلى ذي مروءة يواسيك أو يسليك أو يتوجع

« C'est à un esprit chevaleresque que la plainte doit être adressée, il te réconfortera, te soulagera ou en souffrira ». Le passionné par la passion d'El Hallaj tenta, en vain, de savoir la vérité.

Nous ne déplorerons pas l'absence d'attention à son endroit, affichée par certains qui l'ont bien connu, qui ont eu à s'exprimer sur « leur » Révolution et auprès desquels son souvenir n'a trouvé ni place ni grâce. Volontairement et maladroitement éludé, l'homme devait sûrement déranger... par ses seules qualités intrinsèques. Peut-être qu'en l'évoquant, redoutaient-ils, a priori, une exhalaison de relents nauséeux qui n'affectent pas les appendices nasaux mais le tréfonds des consciences, ce « pandémonium des sophismes » comme aurait écrit Victor Hugo, si tant est que cette conscience existât. Avec le temps, les questionnements deviennent légitimes quoique obsessionnels et oppressants. Mais la quête de vérité ne s'éteint jamais avec la disparition de ceux qui la connaissent, ceux qui la taisent ou ceux qui la masquent. Zoheir Ibn Abi Salma, bien avant l'avènement de l'Islam, a exprimé, différemment certes, mais brillamment cette idée.

Des millions d'Algériens ont irrigué de leur sang leur Patrie et, c'est à juste titre, que leurs mémoires doivent être célébrées. Mais il semble qu'un baromètre mal étalonné, dans sa sélectivité, préside à ces célébrations, toujours vécues selon un rituel et une mimétique articulée par archétypes dont la fadeur et les redondances ont fini, à la longue, par agacer non seulement les marionnettistes qui les orchestrent mais déranger également ceux-là mêmes qui sont sensés en être honorés.

Et quand on voit des plumitifs et des écrivailleurs, envahir les colonnes de certains journaux et les pages de « livres » pour honorer régulièrement des personnes, toujours vivantes - et toujours les mêmes - dont le passé prend curieusement, d'article en article, une importance inversement proportionnelle au nombre des survivants, on se demande si la pudeur a toujours cours dans nos mœurs.

Disons-le tout de suite : si Si Kacem n'a pas eu « la part » qui lui revient, c'est qu'un ressort a été volontairement bloqué quelque part. Son but et ses espoirs étaient motivés par une foi héritée d'une ascendance illustre, une foi sincère, totale, sur laquelle les contingences n'avaient aucune prise, acquise à bonne école, exprimée à bon escient et qui fut le principal architecte qui a sculpté finement ses convictions et façonné irrémédiablement la justesse de son combat. Là, et surtout là, se tient la différence. Ne serait-ce pas elle qui a scellé son sort ? Beaucoup d'indices et de non-dits incitent à l'affirmative. Aucune vérité ne l'a encore corroborée. Pour le moment du moins.

La similitude entre le nom du martyr et celui de l'auteur du présent article, prédisposera certainement le lecteur à s'attendre à un récit apologétique voire dithyrambique. Bien que moult raisons le commandent, à juste titre d'ailleurs, il n'en sera strictement rien. Beaucoup de personnes ont aimé Si Kacem, beaucoup l'ont respecté, admiré et même adulé ; certains en étaient sûrement dérangés. Enfin d'autres l'ont ravi à sa Mère : l'Algérie et... le monde arabo-musulman, c'est-à-dire le monde afro-asiatique, auxquels il s'identifiait par une force intérieure intense où le cœur prenait autant de place que l'esprit. Le cheminement derrière ses pensées en sera une des preuves. En voyant son frère aîné pour la dernière fois, il lui laissa entendre qu'il allait sûrement à sa mort. Et dans les heures qui lui restaient à vivre, Si Kacem ignorait totalement une chose : c'est qu'il allait être exécuté... plus d'une fois. Nous connaissons déjà trois parmi ses nouveaux assassins : l'indifférence, le silence et son corollaire, l'oubli.

Aussi un panégyrique de ma part, quels que soient le talent et l'inspiration qui puissent être conjugués pour l'exprimer, ne restituera, tout au plus, qu'une imparfaite image de l'homme et ce panégyrique serait une offense à sa mémoire que je ne me permettrai jamais de proférer. Je m'interdirai alors dans ce qui suit, toute interprétation fallacieuse ou spécieuse sauf celle pour laquelle s'imposera une éventuelle justification, tout jugement que je ne suis pas qualifié de prendre ainsi que toutes tournures de style susceptibles de semer le trouble dans l'esprit des lecteurs. Ce que je dirai relèvera de deux sources principales : le témoignage de son frère aîné et la documentation qu'il a mise à ma disposition en caressant le rêve, avec autant d'entêtement que de naïveté, qu'un jour, dans un souci d'exhumation, des recherches plus poussées soient entreprises : consultations d'archives, surtout en Europe et documents personnels surtout en Egypte et en Iran. Loyalement diligentées, nul doute qu'elles permettront de faire la lumière sur ce Martyr et nul doute que cette lumière sera éclatante et aveuglante, ces épithètes étant au demeurant, scrupuleusement pesées.

La paix à laquelle a droit Si Kacem et le soulagement tant espéré des siens sont à ce prix. Et ce prix constitue un minimum.

Origines et premières formations

Si Kacem appartient à deux des dix fractions des Chorfa dits M'hadja, une du côté de sa mère, les Ouled Sidi Blaha - qui seraient les enfants de Sidi Saïd - et l'autre du côté de son père, celle des Ouled Sidi El Freïh, issue d'El Gada, à 50 Km au sud-est d'Oran. Son ascendance remonte à Idriss II (fondateur de la dynastie Idrisside 788-985 à la fin du 8 ème siècle) par son fils Mohammed et le fils de ce dernier Ahmed. Notons au passage que c'est en 1883 que décéda l'Emir Abdelkader et où naquit le père de Si Kacem, Cheikh Tayeb M'hadji, à El Gada et le légendaire Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi héros de la guerre du Rif que Si Kacem connaîtra très bien au Caire.

Il était né à 10 heures du matin, le 02 février 1923, à Oran au n° 5 de la rue Cambronne dans le quartier de Saint Antoine où il vivra avec sa famille jusqu'en 1940. Il était le quatrième enfant après son frère aîné Si Mohammed et deux sœurs. Il sera suivi d'une dernière sœur et d'un deuxième frère Si Ahmed-Chérif. De 1940 à 1952, la famille s'installe rue de Wagram, sur les hauteurs du quartier « El Agba » surplombant Ras El Aïn sur son versant oriental dans une maison achetée à des commerçants marocains, originaires de Fès et installés à Oran. Dans son autobiographie, Cheikh Tayeb El M'hadji raconte qu'en 1342 H (1923), il avait rencontré, à plusieurs reprises, à Oran, le grand érudit du Maroc et de l'Islam, Cheikh Abou Choaïb Eddoukali et «il assista à certains de ses cours sur l'exégèse du Coran et du Hadith». C'est dans cette maison qu'il lui rendait visite.

Cheikh Tayeb El M'hadji enseigna à Oran de 1912 à 1969, année de sa mort. Auparavant, il a dû quitter son douar natal suite aux décès en 1323 H/ 1905 de son père Mouloud d'une part et de son cousin et Maître Hadj Mohamed fils de Benabdellah d'autre part.

Dès sa jeune enfance, Si Kacem prit le chemin de l'école de son père. A neuf ans, il finit d'apprendre le Coran. Le 6 août 1937, il obtient, à quatorze ans, son Certificat d'Etudes Primaires après avoir poursuivi sa scolarité à l'école Pasteur, située à M'dina Jdida, sur une perpendiculaire au Boulevard de Mascara. Il poursuivra, à plein temps, ses études chez son père jusqu'à l'âge de... 22ans. Ainsi, il a dû passer 15 à 17 ans auprès de lui. Arrêtons-nous un instant sur cet espace de temps et essayons de percevoir l'étendue du savoir acquis par un enfant précocement doué, studieux, équilibré, épanoui, mis entre les mains de la plus grande sommité religieuse d'Oran de son temps - et elle le reste jusqu'à nos jours - et qui, de surcroît, était son père.

Il ne serait pas inutile de rappeler que celui-ci a formé, en presque soixante années d'enseignement continu, des générations entières de oulama. J'en ai connu un certain nombre. Parmi eux trois m'étaient très proches et je leur dois l'essentiel de ce que je suis devenu. Les trois, dont deux étaient frères, ont étudié chez Cheikh Tayeb, les deux frères durant quatre ans, le troisième durant trois ans.

L'aîné des trois ahurit, en 1964, sur des questions de Fiqh, l'assistance qui entourait le Roi Fayçal d'Arabie Saoudite (1905-1975), lors de la réception que le Monarque accordait aux personnalités du monde musulman à l'occasion du pèlerinage et où les plus grands Oulama de l'Islam étaient conviés. Il connaîtra une consécration internationale. Dans les mois qui viennent, nous espérons terminer un livre que nous lui consacrons.

Son propre frère fut imam à la vieille mosquée du Pacha à Oran et l'exercice de son ministère est toujours vivant dans le cœur des Oranais qui l'ont connu. Il épousera une des sœurs de Si Kacem.

Le troisième, enfin, fut imam à Sidi Bel Abbés où il a laissé un souvenir impérissable.

Tous les trois me dirent et me redirent que Si Kacem était un vrai génie...

Si leurs formations respectives ont fait leur célébrité en leur conférant une autorité morale incontestable, comment pouvons-nous évaluer ce que Si Kacem a pu acquérir, auprès du même Maître qu'ils ont eu, en quelque quinze années? Laissons Cheikh Tayeb el M'hadji la «quantifier» indirectement. Il écrit, dans son autobiographie, sur le destin tragique de son fils, avec autant de dignité que de douleur et surtout beaucoup de foi (p.106 1 ère édition) : « Il (Si Kacem) était le fruit de mon œuvre, le summum de mon espoir, ma richesse tangible, spirituelle, temporelle et éternelle (...). Quand il acquit tout ce que je savais... » etc.

L'œuvre gigantesque du Cheikh, ses connaissances aussi variées que monumentales ont donné un fruit et, à ce fruit, le Maître dit avoir transmis tout son savoir. La première lecture de ce texte, il y a un quart de siècle, m'a laissé une impression que renforceront les multiples lectures successives faites depuis lors et cette impression est que le Maître avait dû tout faire pour être dépassé par « son » élève. Nul ne pourra dire si celui-ci y est parvenu mais j'ai l'intime conviction qu'il n'en était pas loin et ce, pour la fierté et la joie légitimes du père, hélas ! Toutes deux de courte durée.

Un de mes oncles paternels, Si Ahmed, me raconta dans les années 70, cette anecdote : «Je passais une nuit chez mon oncle Si Tayeb. Après le souper, il engagea une discussion avec Si Kacem sur des questions de religion. Ne comprenant pas assez ce qu'ils se disaient, je finis pas m'assoupir et m'endormis. Je fus réveillé par l'appel à la prière du fedjr. Mon oncle et mon cousin étaient toujours en discussion...»

Les premières activités nationalistes

Une fois terminées ses études auprès de son père, celui-ci lui ouvre un commerce de couvertures traditionnelles, rue Kara Mohamed à M'dina Jdida. Le magasin de couvertures allait lui servir de couverture à ses activités secrètes pour le compte du PPA (Parti du Peuple Algérien) activant dans la clandestinité - et où Si Kacem avait adhéré très jeune. C'est dans ce magasin que venaient régulièrement Hamou Boutlélis portant une ronéo avec Si Abdelkader Maâchou pour le tirage de tracts. Nous sommes en 1945. Le monde est en pleine mutation. La décolonisation est en marche. La déroute française devant les Allemands était un indicateur que les nationalistes algériens n'ont pas manqué de relever. La nation qui tenait la leur et beaucoup d'autres avec une main de fer fut culbutée à l'issue d'une promenade. Son peuple se divisa : des résistants, dont certains de stature unique, se battent sur le sol français, d'autres, avec un certain François Mitterrand - quoique pour un temps - ainsi que les gros potentats de la colonisation, soutiennent le régime de Vichy ; d'autres enfin se réfugient en Angleterre et dans les colonies. La libération à laquelle prirent part les résistants sur le sol français n'a pu être menée à son terme que grâce à l'intervention des Alliés, et surtout à la chair à canon désignée par euphémisme « armée coloniale ». La France est libérée et, dans un élan de « générosité », récompensera ceux qui se sont battus pour elle. Beaucoup d'Algériens furent médaillés et 45.000 allaient être massacrés au moment même où une folle liesse s'emparait des Champs-Élysées. Pour la petite histoire, nos aînés ont retenu que le général menant les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma était... communiste ! Les nationalistes algériens décryptèrent le message : la puissance coloniale n'était plus cet épouvantail qui les avait écrasés par la terreur. Le temps de la réaction était venu et des Algériens, pour la plupart des jeunes, se sentirent prêts. Dien Bien Phu, quelques années plus tard, ne permettra plus de doute.

Au cours de cette année 1945, des archives du PPA furent découvertes par les services secrets français chez un militant de Saïda. La prise était importante. Une vague d'arrestations fut déclenchée à travers toute l'Oranie. Si Kacem, « qui avait organisé les manifestations du 08 mai », fut arrêté à son magasin. Vingt autres militants subirent le même sort. Ils furent interrogés et incarcérés à la prison civile d'Oran puis transférés à la prison militaire de la même ville. Ils furent « inculpés de trahison et atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat », d'avoir «sciemment participé à une entreprise de démoralisation de l'Armée et de la Nation, ayant pour objet de nuire à la défense nationale en adhérant au parti nationaliste dit PPA». Pour les motifs cités ci-dessus, le substitut du juge d'instruction militaire Layrisse les envoie pour être jugés conformément aux lois. L'acte d'accusation fut signé le 29 janvier 1946 suite à l'ordonnance de renvoi devant le tribunal datée du 14 janvier 1946.

Signalons un détail qui mérite amplement sa place ici. Au cours des interrogatoires, Souiyah El Houari, un des principaux inculpés, déclare que onze parmi les 21 arrêtés - dont l'un était en fuite - étaient de simples membres de cellules alors qu'ils en étaient chefs.

Dans sa livraison n°3167 du 30 janvier 1946, « Oran Républicain » reprend le procès où sept avocats se sont succédés. Sur les 21 membres, dix furent condamnés, les onze autres acquittés grâce à la présence d'esprit de Souiyah El Houari notée ci-dessus. Si Kacem, incarcéré sous le numéro d'écrou 1554 fut libéré le 30 janvier 1946 après neuf mois de détention préventive. Quant aux condamnés, ils encoururent des peines diverses :

- Filali Embarek, Alias Mansour, en fuite, fut condamné à mort par contumace et à la confiscation de ses biens ;

- Abad Ahmed et Benamar Mohamed (dit Abdallah) : trois années de prison ferme, confiscation de leurs biens et cinq ans d'interdiction de séjour ;

- Dellal Boumédiène et Souiyah El Houari : 30 mois de prison et confiscation des biens ;

- Zebaïri Braham ould Mohamed : un an de prison ferme ;

- Sahraoui- Brahim Mohamed (cousin de Si Kacem) : 9 mois de prison ferme ;

- Chemloul Benaïssa, Layachi Abdelmoumène et Djarid Difallah : 8 mois de prison ferme.

Layachi Abdelmoumène, libraire, décédé il y a environ 5 ans à Oran, raconta au frère de Si Kacem que, durant leur séjour en prison, Souiyah El Houari se présenta un jour devant ses compagnons en short. Si Kacem lui dit à peu près ceci : « Nous ne sommes pas en colonie de vacances. Les raisons qui nous ont menés là où nous sommes exigent de nous des comportements irréprochables les uns envers les autres ». A ces mots, Souiyah changea de tenue. Si Kacem dirigeait, au cours de sa détention, la prière et devait sûrement s'acquitter de devoirs d'information et de formation.

La deuxième époque de formation

A sa sortie de prison et en concertation avec son père, il décida de poursuivre ses études à l'université de la Zitouna à Tunis. L'admission était subordonnée à un test préliminaire. Les résultats de Si Kacem furent tels que les responsables de l'université l'inscrivirent directement en troisième année. Deux ans après il obtient la Ahliya, diplôme sanctionnant les études de cette institution, signé le 21 juin 1948 par Cheikh Mohamed Tahar Ben Achour.

Ce Cheikh, Idrisside, est le descendant direct de Sidi Youssef Ben Aïssa qui fut Cadi à Ghriss (Mascara) sous les Zianides. Son ascendance émigra de Figuig vers Boussemghoun (dans le Sud-Ouest Algérien, non loin Aïn Sefra) et la Tunisie. Auteur d'une exégèse du Coran, il publia plusieurs articles - de même que Si Kacem - dans le journal indépendant algérien « El Manar » sous la signature de Mohamed Tahar Essemghouni. Il fut à l'origine de l'introduction des cours de physique, de chimie et d'algèbre à l'université de la Zitouna. Une première!

Pour essayer de cerner, un tant soit peu, l'activité de Si Kacem durant ses deux années tunisiennes, nous nous sommes rapproché de l'un de ses cousins Hadj Abdelkader Reguig des M'hadja Ouled Sidi Abderezak. Après des études à Sidi Bel Abbès, il fut envoyé par l'Association des Oulama à la Zitouna, avec d'autres compagnons venus de toute l'Algérie. Selon lui, tous les nouveaux étudiants étaient pris en charge par un comité chargé de les orienter, de les installer, de les suivre et de leur payer chaque mois le pécule que l'Association des Oulama mettait à leur disposition, soit 1.000 Francs (de l'époque) pour leurs frais de restauration. Ce comité était présidé par Si Kacem. Trois restaurateurs algériens installés à Tunis, de même qu'un Tunisien venaient en aide aux étudiants en leur assurant des repas convenables à tarifs réduits. Hadj Abdelkader Reguig me parla de Si Kacem. « Il était, dit-il, d'un niveau exceptionnel, ordonné, méthodique, écouté et faisait l'unanimité autour de lui.

« J'avais remarqué, sans qu'il ait eu à me le dire, qu'il faisait de fréquents déplacements en Europe et dans certains pays du Moyen-Orient. Un jour, en accord avec les étudiants algériens, il organise notre participation à une manifestation antifrançaise aux côtés de nos frères Tunisiens. Les Algériens sont en tête de la marche, brandissant des drapeaux et entonnant "Min jibalina". J'étais au premier rang à côté de Si Kacem qui m'avait confié le plus grand des emblèmes. A la fin de la manifestation je le remerciai pour m'avoir placé en avant de la marche en me chargeant de porter le plus imposant des drapeaux. Il me dit : "Je ne te l'ai pas remis parce que tu étais mon cousin. Je l'ai fait pour une autre raison : tu as des frères Bachagha, Agha et Caïds. Les Français vont peut-être comprendre et méditer le message" ».

Prémonition ? Toujours est-il que, quelques temps après, son frère aîné, l'Agha Ahmed Reguig, fut convoqué par l'Administrateur indigène de Sidi Bel Abbès qui lui exhiba une photo montrant son frère et Si Kacem côte à côte, à l'avant de la marche. L'Agha Ahmed fit mine de ne reconnaître ni l'un ni l'autre. En 1957, son frère Hadj Abdelmalek, fut informé, in extremis, par le FLN que les services secrets français étaient sur le point de l'arrêter. Quand leurs agents se présentèrent à son domicile, il était déjà dans un avion en partance pour l'étranger. Si Kacem avait vu juste.

Il présidait l'association des étudiants qui comptait, entre autres militants, Mouloud Kassem- qui deviendra plus tard Ministre des affaires religieuses- et Rozeïk Kassem.

Si Kacem aurait, selon le commentaire de l'Echo d'Alger du 19 janvier 1955 sur sa condamnation par défaut, « reconnu avoir fait partie du MTLD » (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) et «avoir fait paraître un bulletin secret « Eddalil » (Le Guide) en 1947, c'est-à-dire au cours de sa première année en Tunisie. Ceci est vrai. A cette époque, ses écrits étaient signés « Zeïdoun ». Là un bref rappel historique s'impose. Nous avons dit, plus haut, que Si Kacem descendait, du côté paternel, des M'hadja Ouled Sidi El Freïh. Celui-ci, enterré à la demande de ses élèves à M'cid (Sfisef), eut un fils unique, Mostefa qui eut lui six garçons : Adda, Kaddour, Mohammed Senni, Freïh, Sahraoui et Tayeb. Sidi Mohamed Senni, autorité religieuse de son temps (autant que le plus jeune de ses frères, Tayeb), fut désigné à la tête de la grande mosquée d'Oran par le Bey Mohamed Ben Othman qui gouverna de 1192 à 1213 H (1778-1799). C'est ce Bey qui mena les batailles dont l'issue permit de reprendre définitivement Oran aux Espagnols en septembre 1791.

Sidi Mohamed Senni, enterré au cimetière qui porte le nom de l'un de ses maîtres, Sidi El Bachir, à quelque huit kilomètres à l'est d'Oran était le grand-père du grand-père de Si Kacem. Lorsque l'Administration coloniale imposa l'usage du nom patronymique, les descendants des six frères ci-dessus cités se mirent d'accord pour opter, chacun, pour un nom de famille composé du prénom de son grand-père direct auquel il s'apparente suivi de Brahim, ce dernier étant soit le grand-père direct de Sidi El Freïh soit son ascendant de la huitième génération, enterré prés de Ain-Fekan (Mascara) et auquel se rattachent, sans exception et exclusivement les dix fractions des M'hadja.

Les six frères donnèrent à leur descendance les noms de famille suivants : Adda-Brahim, Sahraoui-Brahim, Kaddour-Brahim, Freïh-Brahim, Taïeb-Brahim et Mohammed-Brahim, ce dernier nom étant celui de la descendance de Sidi Mohammed Senni, mort peu après 1790. Deux membres de cette descendance eurent la surprise de se voir inscrire, l'un sous le nom de Meknous-Mohammed-Brahim et l'autre sous celui de Zeddour-Mohammed-Brahim au lieu de Mohammed-Brahim pour les deux. Pour ne pas être dissociés de leurs frères et cousins, les concernés protestèrent mais l'administration fit la sourde oreille d'autant plus qu'elle connaissait parfaitement le rôle joué par cette famille dans la résistance aux côtés de l'Emir Abdelkader à travers notamment deux grandes figures : Hadj Ben Abdellah Ben Tayeb qui ne se séparera de son illustre chef que le 23 décembre 1847 et son cousin germain Ben Freïha Ben Sahraoui qui fut déporté en Corse, laissant derrière lui trois garçons et deux filles dont la plus jeune sera la grand-mère paternelle de Si Kacem.

Cette évocation nous montre que Cheikh Tayeb El M'Hadji a été directement touché par la colonisation depuis son début - avec la déportation de son grand-père Ben Freïha - et jusqu'à son issue, par le destin tragique de son fils et la mort au maquis de plusieurs de ses meilleurs élèves. Mais le Cheikh était resté debout. Il savait que Dieu avait créé l'homme pour l'éprouver par les dons qu'Il lui a prodigués. La Foi, la noblesse de la tâche à laquelle il s'est bénévolement et totalement dévoué durant toute sa vie en formant des centaines et des centaines de jeunes et les fins en Martyrs de son grand-père maternel d'abord et de son fils ensuite - qui relevaient pour lui de la bénédiction divine - ont fait qu'au-delà de la douleur et du déchirement, il a pu tenir.

Si Si Kacem signait ses écrits « Zeïdoun », ce n'est pas par hasard. Comme beaucoup de ses cousins, « l'erreur » de l'Administration a été mal acceptée et le reste jusqu'à nos jours. Le nom de Zeïdoun, en excluant la terminaison grammaticale, était celui de Zeïd, porté notamment par de nombreux Compagnons à l'aube de l'Islam : Zeïd Bnou Haritha, Zeïd Bnou Thabit, Zeïd Bnou Amrou, Zeïd El Khaïl que l'Envoyé de Dieu changea en Zeïd El Kheïr etc.. Or Si Kacem l'écrivait exactement comme l'orthographiait le grand poète andalou Ibn Zeïdoun né à Cordoue en 394H/1003 et mort à Séville en 463H/1070. Poète moderniste, il fut chargé de mission auprès des « Emirats » andalous pour le maintien de la cohésion entre les Musulmans. Il fut surnommé El Bouhtouri, une espèce de Lamartine arabe pour son lyrisme et la sensibilité de son style. Mais cette cohésion se disloqua du vivant du poète.

Comme Ibn Zeïdoun, Si Kacem était poète, tout comme le fut son père ; comme lui il a fait de la prison, comme lui il châtiait une langue où il fut reconnu surtout à travers elle. Ibn Zeïdoun tenait à une cohésion entre ses frères en Andalousie. Si Kacem, sur cette question, voyait plus large car le champ était devenu démesurément plus vaste. Ibn Zeïdoun verra les limites de la cohésion, Si Kacem ne vivra pas pour voir pire que ce qu'a vu le poète andalou. Au Caire, il signera ses écrits « Kacem l'Algérien » ou « Abderrazak l'Algérien » du prénom de son premier neveu, fils aîné de son frère Hadj Mohammed.

A l'automne 1949, il se retrouve au Caire, s'inscrit à l'université Fouad 1 er, à Dar El Ouloum pour préparer une licence en lettes. Il passe sans problème le concours d'entrée. Deux langues supplémentaires sont enseignées : il choisit l'anglais et le persan qu'il va maîtriser parfaitement avec le français.

Au Caire, Si Kacem va intensifier ses activités politiques. Il prend contact avec le Bureau du Maghreb. Il fait de nombreuses missions à l'étranger. Au cours de l'une d'elles, c'est Abderrahmane Azzam, Secrétaire Général de la Ligue Arabe qui l'envoie... en Algérie. Ce sera la seule et unique fois qu'il en fait part à son frère aîné. Quant au but de la mission, il n'en saura jamais rien. Très vite il sera connu et apprécié par toute l'intelligentsia cairote. Il reçoit des invitations de personnalités religieuses, universitaires et politiques. Ainsi, il connaîtra Hassan El Hodheïbi, successeur de Hassan El Banna à la tête des Frères Musulmans et Sayyed Kotb. Au Bureau du Maghreb, il rencontrera des leaders et des militants maghrébins. Hocine Aït-Ahmed écrira plus tard : « Il nous fera bénéficier de sa bonne connaissance des milieux politiques [égyptiens] ». Son frère garde toujours une très belle photo de Aït Ahmed dédicacée en arabe en 1952 : « A mon cher frère Kacem, un souvenir fraternel et patriotique ». Il rencontrera également Habib Bourguiba, Allal El Fassi, Salah Benyoucef et surtout Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi qui était la référence pour ces assoiffés de liberté.

Fiché depuis 1945, la DST ne le lâchera plus. A partir de fin 49, les pèlerins d'Oran devaient obligatoirement se présenter, dès leur retour, aux services de police qui essayaient de savoir s'ils avaient rencontré Zeddour Kacem à leurs escales en Egypte.

Ses idées et l'étendue de son combat

Si Kacem écrivait abondamment dans la presse égyptienne en particulier (Revue Da'awat El Haqq) et la presse arabe en général. Nous avons dit qu'il rencontrait l'élite du pays, qui le consultait sur nombre de sujets. Sa formation le prédisposait à exceller dans l'écriture sur des questions de Fiqh, d'exégèse, de rhétorique, de littérature, d'histoire, de philologie, mais ces matières pouvaient attendre. Seuls les causes qu'il avait embrassées et les hommes en qui il croyait l'intéressaient surtout pour le besoin de communication aux masses arabes et notamment à ses compatriotes. Aussi, ses sujets de prédilection furent l'arabité, l'Islam au double sens religieux et géographique et tous les problèmes liés à la colonisation, quel que soit le pays qui en était touché. Du 08 décembre 1951 au 08 mai 1953 il fit paraître sur le journal indépendant « El Manar » dont le siège était situé au 28 rue de Mulhouse à Alger huit articles. Examinons trois d'entre eux pour sonder sa pensée.

Le premier, paru le 8 décembre 1951, avait pour titre : « Les étudiants algériens en Egypte célèbrent la journée des Martyrs ». Le 14 novembre précédant la parution de l'article, l'Egypte avait commémoré l'anniversaire de ses Martyrs. Les étudiants algériens réunis, se prononcèrent à l'unanimité pour leur participation à la marche silencieuse qui était en cours de préparation. Al Ahram signala leur décision dans son édition du 13 novembre. Le jour venu, ils défilèrent à la place qui leur a été réservée avec, en tête du carré, côte à côte les emblèmes nationaux algérien et égyptien et deux banderoles de six mètres de long chacune. Sur l'une était écrit « l'Algérie, solidaire avec l'Egypte dans son combat » et, sur l'autre, « les peuples arabes et musulmans veulent leur liberté et leur indépendance ». Partie de la place du Khédive Ismaïl, la marche prit fin à la place du Palais Abidine. L'impact fut immense. Le jour même, « Ez-Zaman » (le Temps), un quotidien du soir, relatait l'événement et surtout la participation algérienne avec deux slogans d'actualité et aux significations nobles. A la place du Palais Abidine, un speaker remercia l'Algérie pour sa participation.

Le deuxième parut le 1 er février 1952 sous le titre de « Les trois Mohamed » (Mouhammadoun Thalatha). Il s'agit d'un hommage à trois musulmans modernes, qui ont redonné la considération à leur religion après une longue période de léthargie. Ce sont :

- Mohammed Ali Jinnah, né en 1876 à Karachi et père fondateur du Pakistan. Pour Si Kacem, Mohammed Ali Jinnah « a fondé une grande nation musulmane qui a pour principe et finalité l'Islam. Cette nation est celle d'un jeune peuple vigoureux. Elle a pour dirigeants de nobles Moudjahidine dont la Constitution est le dévouement et le guide la Foi ». Il ajoute que l'émergence du Pakistan a été salutaire pour le monde musulman qui a senti « qu'une âme nouvelle envahissait son corps amorphe et qu'une force vivifiante alimentait ses membres engourdis où des signes de vigueur et d'énergie prennent forme ». Il rappelle que Mohammed Ali Jinnah avait publié dans une célèbre lettre que : « L'Islam n'était pas un ensemble liturgique, de traditions et d'enseignements spirituels mais qu'il était une Constitution pour la vie de chaque musulman, où celui-ci avait ses repères pour le cours de son existence, pour les attitudes à prendre dans les domaines sociaux, politiques et économiques. C'est une Constitution conçue sur les plus hauts principes de dignité, d'intégrité et de justice ». Sa veuve, malgré un projet démocratique, sera battue aux élections de janvier 1965 par Ayyûb Khan.

- Mohammed Hidayat Mossadegh (1881-1967) d'Iran. Après des études supérieures à Paris, il proteste contre l'influence anglaise, occupe plusieurs postes de ministre, se dresse contre le Shah Riza Khan en 1925. Il est député en 1944, crée un parti en 1949 : le Front National. Il est porté au pouvoir en 1951. Il nationalise la Anglo Iranian Oil Company en 1951 et expulse tous les techniciens britanniques. Il fut renversé par le général Zahedi le 19 août1953 et incarcéré pendant trois ans. Il était considéré comme « l'homme de l'époque » pour, écrit Si Kacem, « ses aspirations à la liberté et son combat contre le colonialisme. Son nom devient synonyme d'héroïsme... ». Il ajoute : « Les peuples d'Orient ont brisé leurs chaînes et ils voient d'un mauvais œil tous ceux dont les faces frémissent de rêves colonialistes ».

- Mohammed Salah Eddine, exceptionnel ministre des Affaires Etrangères d'Egypte dont le slogan était « l'Egypte à l'arabité et à l'Islam ». Il fut conseiller à la Ligue Arabe et un fervent avant-gardiste de sa politique. Il défendit les thèses de son pays avec courage et clairvoyance. C'était le personnage politique le plus estimé d'Egypte.

Si Kacem considérait ces trois Mohammed comme étant « l'écho de la nation musulmane dans son éveil, qui ont tracé la voie et illuminé le sentier au bout duquel se rencontrent la dignité des peuples musulmans et la gloire de l'Islam ».

Ajoutons que Si Kacem connaissait personnellement Mohammed Salah Eddine ainsi que le Général Néguib, héros de la guerre de Palestine en 1948 et 1949. Pour son intégrité, il fut choisi par les hommes du coup d'Etat de 1952. Le 25 juillet, il obligea le Roi Farouk à abdiquer et proclama la République le 18 juin 1953. Le 27 novembre 1954, soit environ 16 jours après l'assassinat de Si Kacem, il fut remplacé par Nasser. Des lettres adressées par le Général Néguib à Si Kacem - qui témoignent d'une haute considération mutuelle - font partie des documents qui ont échappé aux fouilles et aux vicissitudes du temps.

Le 14 mars 1952, il publia un article, qui reste toujours d'actualité, sur la visite de Dhafrallah Khan en Egypte venant d'Ankara, Damas et Beyrouth. Le ministre des Affaires Etrangères pakistanais militait pour la création d'un ensemble militaire au Moyen Orient englobant, outre les pays arabes, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iran et la Turquie. Or celle-ci, explique Si Kacem, refusa « de faire de la politique sur une base confessionnelle même à un faible niveau. Il faut ajouter à cela que la Turquie s'est trop engagée dans l'aventure occidentale puisqu'elle est devenue membre de l'OTAN... », etc. Dans cet article Si Kacem ne dira jamais une chose : c'était lui qui servit d'interprète aux deux parties grâce à sa connaissance du persan. Sayyed Kotb lui emboîte le pas et fait une clairvoyante mise au point sur la position ottomane et de l'excuse avancée pour le refus. (voir son livre « Etudes Islamiques »)

Il est quasiment certain que ses compagnons algériens étaient, ce qui est normal, au courant de ses activités pour son pays. Quant à celles menées pour le compte d'autres pays, nous ne pouvons nous prononcer.

Voilà l'homme, ses idées et son combat. Il menait son action en symbiose avec les valeurs sur lesquelles il a été élevé. Et puis vint un jour où une directrice d'une école d'Oran portant son nom posa cette question : « Qui fut cet homme? » Personne ne put lui répondre.

Un sentiment d'inachevé plane de manière pesante s'agissant d'un homme qui a achevé son œuvre en donnant ce qu'il avait de plus cher : sa vie à presque 32 ans.

N'oublions pas une précision déroutante : avoir un père de la stature spirituelle du sien, très connu dans le monde musulman, avec toutes les facilités auxquelles ilaurait pu prétendre, fréquentant toutes les sphères et les élites de la société égyptienne et notamment politique, religieuse et culturelle peuvent laisser penser que l'homme menait un train de vie fastueux. Il n'en fut rien, tout au contraire. Il survivait grâce aux coupons réponses internationaux que lui envoyait son frère aîné et, dans une situation délicate, une aide lui avait été apportée par un de ses cousins aisé qui fut élève de son père et à qui Si Kacem adressa une épître de 20 vers, le 25 septembre1949, composée sur le mètre dit "El bassit". Deux mois auparavant, son père à qui il avait fait part de sa situation à travers un poème, lui recommanda, en 12 vers, d'être patient et de garder foi en Dieu comme le fit le Prophète Yacoub (Jacob).

Avant de terminer ces quatre anées passées en Egypte, nous jugeons utile de raconter ce qui suit. A la fin de l'année universitaire 1951 (ou 1952), il s'apprêtait à rentrer à Oran pour ses vacances d'été. Mais il n'y avait pas de bateau à destination de l'Algérie. Des amis égyptiens lui trouvèrent une place sur un navire américain venu effectuer une croisière sur le Nil. Le responsable de la croisière l'accepta à bord. Si Kacem, comme beaucoup d'Algériens, n'ignorait pas que les Etats-Unis pouvaient jouer un rôle dans la décolonisation des pays du Maghreb. Il s'intégra au groupe dont il fut le guide donnant des détails historiques, sociologiques et politiques sur les pays que le navire longeait. En 1932, sur un bateau, parti de Casablanca avec, à son bord, 1400 pèlerins des trois pays du Maghreb, son père organisait tous les jours des causeries religieuses sur le rituel du pèlerinage notamment et dirigeait les prières.

Lors d'une escale dans un port algérien, les Américains remarquèrent l'expression de son visage quand il aperçut le drapeau français flottant sur les bâtiments. Il leur dit : « Dans peu de temps, flottera à la place de ce drapeau, un drapeau algérien ». Le bateau fit escale à Oran. Si Kacem eut le temps d'aller faire préparer des gâteaux traditionnels oranais qu'il offrit à ses compagnons de voyage. De son époque égyptienne et de ce voyage, il reçut beaucoup de lettres de Hollande, d'Allemagne, d'Italie, d'Inde, du Liban, de Suisse, de Grèce et des Etats-Unis émanant de professeurs et de chercheurs notamment. A celles qui arrivèrent après son assassinat, son père se chargea lui-même d'annoncer à tous leurs expéditeurs sa tragédie.

L'été 1953, à cause de ses activités politiques, il rata son examen final et fut retenu pour le repasser à la rentrée universitaire suivante. Il prit ses vacances à Oran. Il se rendait tous les jours chez son ami Mohamed Ben Ahmed, le futur commandant Moussa, récemment disparu, qui tenait un hôtel restaurant au centre-ville.

Au cours de son séjour, une escadre de la Royal Navy avec en tête le porte-avions "The Eagle" (l'Aigle) mouille à Mers El-Kébir. Le Commandant et ses officiers supérieurs, tentés sûrement par la cuisine traditionnelle locale, se retrouvent au restaurant de Ben Ahmed. Si Kacem servit d'interprète. Les Anglais ne s'attendaient pas à trouver des interlocuteurs d'un tel niveau. Ils les invitèrent à visiter le porte-avions. Le lendemain, ils y furent reçus avec les honneurs militaires. Nous sommes absolument certain qu'ils ont été les premiers algériens de l'Histoire à faire une telle visite.

Le retour définitif en Algérie

A l'issue de ses vacances, Si Kacem repart en Egypte. Il repasse ses examens et obtient sa licence en septembre 1953. Il reste au Caire où il continue ses activités pendant un peu plus de six mois. Les autorités égyptiennes lui proposent leur nationalité pour qu'il reste enseigner chez eux. Il refuse. Les Koweïtiens veulent l'engager dans le même but avec des conditions attrayantes. Il consulte son père qui lui conseille de rentrer en Algérie où il y avait beaucoup plus à faire. Ainsi décide-t-il de rentrer au bercail. Le Bureau du Caire lui remit des messages à distribuer à des militants à travers tout le pays. Il les cache dans un poste radio. Il fait le voyage avec un anglo-saxon (?) qui participe à un rallye d'endurance avec une Renault 4CV. En mars 1954, il est à Oran. La famille ne le reverra que très rarement. Il sillonne le pays.

Au cours de ce printemps 54 deux évènements importants interviennent : d'abord en avril, la création du « Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action » (CRUA). Sa coordination est confiée à Mohammed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaïd. Il éditera 7 numéros d'un bulletin secret « le Patriote » dont le dernier numéro date du 5 juillet 1954. Le 8 mai, un « petit » général, nommé Vô N'Guyen Giap, écrase les stratèges militaires français à Dien Bien Phu après une bataille de 63 jours. La France est humiliée... Si Kacem est partout en Algérie et nulle part. Un militant d'Oran, Mouloud Hassaïne, le reçoit pour déjeuner chez lui, fin octobre1954. Un autre convive était là : Larbi Ben M'Hidi. Trois hommes, trois statures, une même passion : l'Algérie, une seule arme : la foi, un seul atout : la justesse de la cause.

Le Martyre

Quelques jours après, le monde entier se réveille stupéfait. Des Algériens, dans une synchronisation parfaite, frappent à travers tout le nord du pays. Si Kacem est chez lui en ce premier novembre historique. Il est emmené, dès le lendemain, et à deux reprises, par la DST. Après avoir été interrogé, il est à chaque fois relâché. Le vendredi 5 il reçoit une autre interpellation où il a été retenu pour un interrogatoire jusqu'à une heure tardive de la nuit. Son frère aîné lui pose la question : « Qu'est-ce qu'ils te veulent ? » Il lui répond : « Ils veulent que je leur parle de mes compagnons du Caire et de leurs activités. Mais ils n'obtiendront rien de moi dusse-je y laisser ma vie ». Il tiendra son serment jusqu'au bout. Le 6 novembre 1954, vers neuf heures du matin, la DST se présente à son domicile. Il a juste le temps d'attirer l'attention des siens pour cacher une mallette. Elle fut placée sous l'oreiller de sa mère feignant d'être malade.

Son père et son frère, absents de la maison, ne le reverront jamais plus. On apprendra plus tard qu'il avait été sauvagement torturé à Oran. Enlevé le samedi 6, son père et son frère se présentent le mardi 9 aux locaux de la DST à Sidi El Houari. Là, il leur est répondu qu'il a été transféré à Alger. Ils s'y rendent le 13 et descendent à l'Hôtel des Bains, rue de Chartres. Au Gouvernement Général, on les oriente sur la DST au Climat de France. Après de longues heures d'attente, ils sont reçus par un agent qui les informe que Si Kacem s'est évadé la veille de leurs locaux. Est-ce l'espoir? Ils retournent à Oran et déposent plainte auprès du Procureur pour séquestration qui n'eut jamais de suite. Qu'est devenu Si Kacem entre temps ? On le saura un an plus tard. Mais suivons l'ordre chronologique des évènements :

- Le 30 novembre 1954, « Le Journal d'Alger », appartenant au député d'Alger Blachette, roi de l'alfa et milliardaire, rapporte « une curieuse découverte » d'un cadavre nu, à l'embouchure de l'Oued Hamiz. Il écrit : « Ce cadavre est celui d'un homme petit (1,65 m environ), aux cheveux noirs et à la poitrine velue.(...) Il s'agit certainement d'un Européen, sportif comme en témoigne la musculature impressionnante des cuisses. L'une des jambes est à peu près complètement rongée. La tête est réduite à l'état de squelette. (...) Le corps entièrement nu se trouvait dans un sac de jute de fabrication française. Il était ligoté avec une ficelle de pêche de la grosseur du petit doigt et avec du fil de fer. La ligature commence autour du cou, descend à la taille qu'elle entoure à nouveau avant de nouer les pieds. La corde paraît neuve. Le Docteur Godart qui a examiné le cadavre et qui a procédé à son autopsie a conclu à une mort par immersion. (...) Un poumon en effet est congestionné (...). Le corps a séjourné environ un mois dans l'eau (...). Il a donc vraisemblablement été immergé d'un bateau. Un poids devait lester le cadavre pour le maintenir au fond de l'eau (...). La première brigade mobile, sous les ordres du commissaire Tomi et l'officier de police judiciaire Renavent s'est rendue sur les lieux ».

La découverte de ce corps a eu lieu 23 jours après l'arrestation de Si Kacem et 16 jours après son « évasion » des locaux de la DST. Le Docteur Godart, dans son rapport, note que le corps ne présente pas de traces de circoncision et a été enterré dans une fosse commune au cimetière européen de Fort de l'eau.

- Le 19 janvier 1955, « l'Echo d'Alger » publie un article ayant pour titre : « Parcourant l'Algérie, la Métropole et l'Egypte, Zeddour Mohamed, étudiant, servait d'agent de liaison entre les chefs nationalistes algériens. Le Tribunal Correctionnel le condamne par défaut ». La sentence retenue est : 5 ans d'emprisonnement, 150.000 francs d'amende, 5 ans d'interdiction de séjour et la privation de ses droits civils.

- Le 19 juin 1955, Si Mohammed part à Alger, descend à l'Hôtel des Bains dans l'espoir d'y rencontrer un ancien militant du PPA-MTLD. Le lendemain Si Mohammed fut arrêté au moment où il déposait la clé de sa chambre à la réception. L'un des deux agents qui l'ont arrêté téléphone de l'hôtel au commissaire Tomi devant lequel allait se retrouver Si Mohammed quelques instants après. Après un interrogatoire musclé qui dura quelques heures, il fut jeté, le soir, dans une cellule. Le lendemain, à 15 heures, on lui signifie qu'il était libre et qu'il n'avait pas intérêt à rester à Alger.

- Le 12 août 1955, la Direction d'Alger de l'Administration des Contributions Diverses adressa à la famille un avertissement pour payer la somme de 152.975 francs représentant le montant de l'amende prononcée par le Tribunal Correctionnel d'Alger majorée des frais de justice. L'Administration insista pour se faire payer. Si Mohammed leur dit : « Vous dîtes que mon frère s'est évadé, quand vous l'arrêterez, il vous paiera ». L'insistance de l'Administration était motivée par l'espoir de voir la famille de Si Kacem abandonner ses recherches. Elle ira même plus loin : des personnes se présentèrent au domicile familial annonçant tantôt au père, tantôt au frère que Si Kacem a été vu à Nador, dans les maquis de l'Est etc. Si Mohamed se verra même proposer la somme de 10 millions de francs pour arrêter les procédures engagées...

- 6 ou 7 novembre 1955. Nous sommes à une année de l'enlèvement de Si Kacem. Un homme d'une trentaine d'années, algérien, vient frapper à la porte de la maison de Cheïkh Tayeb El M'Hadji. Il apprend à Si Mohammed que son frère ne s'est pas évadé mais qu'il a été tué puis jeté à la mer. Il lui conseille de prendre contact avec Maître Pierre Popie, avocat à Alger. Cet avocat avait clamé que « l'Algérie française était déjà morte » et avait accumulé trop de dossiers sur les attentats contre terroristes et les tortures dans la Villa des Sources. Il sera assassiné dans son bureau le 25 janvier 1961. Les deux assassins et les deux commanditaires condamnés, seront libérés avec la complicité du colonel Godart le 22 avril 1961 (La guerre d'Algérie, sous la direction de Henri Alleg). Si Mohammed lui donne rendez-vous pour le lendemain matin. Ils se rendent chez Maître Thiers où l'envoyé réitère les révélations faîtes la veille. L'avocat d'Oran contacte son confrère d'Alger auprès duquel se rend Si Mohammed. Une plainte est déposée devant le parquet d'Alger.

- Le 10 novembre 1955, sous le titre « La mort d'un Etudiant », l'Express écrit : « Il y a, à Alger, une affaire en cours d'instruction où des policiers haut placés sont compromis. Il s'agit du meurtre d'un étudiant musulman âgé de 31 ans, Zeddour Belkacem, arrêté le 3 novembre à Oran. On le savait nationaliste. On savait également qu'il venait de faire un séjour au Caire et les services de la Sécurité du Territoire pensèrent s'être emparés avec lui d'un important agent de liaison avec l'Egypte (...) A son arrivée à Alger, l'un des policiers chargés de l'interroger constata que les tortures qu'il avait subies à Oran l'avaient mis dans un tel état de faiblesse qu'il ne pouvait même plus parler. Il conseilla de le laisser tranquille. C'est alors qu'un autre policier le "prit en main". Après quelques instants, Zeddour Belkacem mourait.

Une mise en scène macabre fut alors organisée pour faire croire à la disparition de Zeddour. Le corps ficelé et mis dans un sac, fut chargé dans une barque, lesté de 70 Kg de plomb et jeté à la mer à 40 Km au large d'Alger. En même temps un rapport était établi par un inspecteur complaisant qui déclarait que Belkacem s'était évadé (...). Malgré l'incurie de l'identité judiciaire (aucune empreinte n'a été prise alors que les mains du cadavre étaient intactes), malgré la complaisance du médecin légiste qui avait conclu à la mort par immersion, les parents de Belkacem furent prévenus, reconnurent leur fils sur les photos de l'identité judiciaire et sont sur le point de se constituer partie civile » .

Ajoutons ceci : le policier qui le « prit en main » s'appelait Longchamps. Une bande magnétique l'atteste. Les personnes qui ont informé la famille de Si Kacem sur son assassinat sont celles-là même qui ont donné les indications précises au journal l'Express. Pourquoi ? La raison en est que la Direction de la Sûreté Générale dépendait du Gouvernement Général de l'Algérie alors que la DST dépendait de Paris. Deux cadres de la Sûreté Générale, Ceccaldi-Raynaud, docteur en droit et Mosca un énarque, avec la collaboration de maître Pierre Popie, formaient un groupe opposé à la nouvelle direction qui était assurée par Pontal et son adjoint Longchamps. Des divergences évidentes et de taille sont à l'origine de cette guerre des polices.

Deux plaintes sont déposées : Une pour l'identification du corps et une contre X. Elles seront suivies de non-lieux.

Sitôt l'assassinat de Si Kacem dévoilé par la presse, des milliers de personnes se présentent au domicile du Cheïkh Si Tayeb pour lui présenter leurs condoléances. Par vagues successives, une marée humaine submergea le quartier de Saint Antoine. Des Fidaiyine d'Oran annoncent au Cheïkh qu'ils allaient déclencher des opérations de représailles. Le Cheïkh les en dissuada et ils obtempérèrent.

« Une drôle de justice » titrait Sylvie Thénault son remarquable ouvrage (Ed. La Découverte, Paris, 2001) qui a inspiré à Gilbert Meynier ce commentaire : « Cette jeune historienne montre comment, dans une guerre cruelle que le pouvoir français refusait de considérer comme telle, les combattants algériens furent traités en criminels par une justice qui accepta de jouer le jeu de l'ordre militaire colonial dans son paroxysme. A l'exception de quelques magistrats, l'appareil judiciaire français accepta sans grands états d'âme, quand ce ne fut pas avec complaisance, son effacement et se rendit coupable d'un déni de justice permanent. (...) A vrai dire, dénis de justice et tortures furent le bouquet final d'une période coloniale où régnèrent en permanence la discrimination et le non-droit ».

La famille adresse cent treize lettres aux élus, au Président de la République, au Président du Conseil, aux ministres de l'Intérieur et de la Justice. Parmi les réponses :

- Celle, écrite le 26 novembre 1955 (Réf 668/SP) par Jacques Soustelle, Gouverneur Général de l'Algérie, suite à celle que lui avait adressée le père de Si Kacem le 23 du même mois. Soustelle informe le Cheïkh qu'il a « prescrit, le 23 novembre, au Procureur Général d'Alger d'ouvrir une information judiciaire relative, en premier lieu, à l'identification du corps découvert près de Fort de l'eau le 30 novembre 1954 ». En donnant l'assurance que rien ne fera obstacle à la manifestation de la vérité, il s'étale sur l'auteur anonyme de l'article auquel faisait référence Cheikh Tayeb El M'Hadji.

- Lettre datée du 15 décembre1955 (Réf SN/CP-5766) émanant du ministre de l'Intérieur, Maurice Bourges-Maunoury et adressée à Pierre Mendès France, ancien président du Conseil et député de l'Eure l'informant qu'il avait «tout spécialement signalé cette affaire à un Inspecteur Général de l'administration, Bardon, qui s'est aussitôt rendu à Alger pour procéder à une enquête ».

- Lettre du 8 mai 1956, adressée par Charles HERNU, député de la Seine à Si Mohamed, accompagnée d'une copie de la lettre que lui a adressée, le 2 mai 1956, François Mitterrand sur « l'affaire Zeddour » et sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin.

Le mémoire rédigé par Maître Birnesser, avoué, assisté par maîtres Deville du barreau d'Oran et Popie avocat à la Cour d'Appel d'Alger note :

« Au cours de l'instruction menée par Monsieur le Doyen des Juges d'Instruction d'Alger un fait troublant s'est révélé : La disparition des différents fichiers anthropométriques des empreintes digitales de Zeddour Belkacem ».

« Que cette disparition plus que suspecte devient troublante dès lors que l'on rapproche la formule dactyloscopique des empreintes de Zeddour Belkacem avec celles prises sur le cadavre découvert à l'embouchure du Hamiz ».

« Que l'on est forcé de constater qu'il y a quasi-identité entre ces deux formules dactyloscopiques » etc.

La famille qui a connu le calvaire est fixée sur le sort de son fils. De même que l'opinion publique et, à ce titre, on se limitera à citer Guy Perville qui rapporte dans son ouvrage " Les étudiants algériens de l'université française 1880-1962" préfacé par Charles Robert Ageron (Editions du CNRS) que «la grève du 20 janvier 1956 - de l'UGEMA - était motivée par le sort tragique de Belkacem Zeddour». Son frère entreprit une enquête personnelle. Il retrouve le gardien du cimetière européen de Fort de l'eau, un certain Boukerdous, qui lui confirma avoir, lui-même, enterré son frère. Si Kacem repose dans une fosse commune dans le cimetière cité. Seules des fouilles et des analyses d'ADN pourront situer ses restes.

Au lendemain de la guerre de libération, Pierre Vidal-Naquet publie « La torture dans la République ». Il rappelle notamment : « La torture, et avec elle bien d'autres procédés de répression, des exécutions sommaires aux déplacements massifs de population, ont été couramment employés pendant la guerre qui s'est achevée en 1962. Le fait n'est nié par aucun esprit sérieux mais, précisément, les "esprits sérieux" s'imaginent volontiers que ce qu'ils savent est connu et assimilé par autrui. L'enquête la plus sommaire montre qu'il n'en est rien, et les "esprits sérieux" ont une part de responsabilité dans cette ignorance fort générale. Certes, tous les témoignages possibles et imaginables ont été publiés : témoignages des victimes et témoignages des bourreaux. Tout dernièrement, le plus notoire d'entre ces derniers, le général Massu, a pris la parole et fait l'apologie d'une torture fonctionnelle, comparable à l'acte médical du chirurgien ou du dentiste. (...) Un débat public qui a duré ce que durent les débats publics s'en est suivi. (...) Mais ce qui n'a pas, à mon sens, été traité, c'est précisément l'essentiel, la dimension proprement politique de la torture quand elle est une institution d'Etat ».

Dans le Quotidien d'Oran, du 02 novembre 2000, l'ami fidèle de la famille, Si Abdelkader Maachou, pour lequel nous avons hérité de nos aînés, estime sincère et profond respect, que Dieu lui accorde santé et lui prête longue vie, écrit, à la fin de son article intitulé «Zeddour Kacem : Une lutte et ses racines » : « Que reproche le Tribunal Correctionnel d'Alger à Si Kacem? D'avoir édité en 1947, quand il était étudiant à la Zitouna de Tunis, un bulletin secret "Le Guide" et, quand il était au Caire, d'avoir été l'agent de liaison du PPA ?. Il n'y avait vraiment pas là de quoi assassiner froidement, un haut cadre, et qui plus est, un intellectuel de niveau, dont la famille jouit de la considération générale la meilleure ».

Nous avons signalé, ci dessus, quelques lettres de très hauts responsables français et celle, dans un style lapidaire et oiseux, écrite par François Mitterrand le 2 mai 1956. L'homme qui se réclamait de Jaurès était alors Garde des Sceaux. Il se distingua, sans panache, par la reprise d'un slogan rabâché à l'envi « l'Algérie c'est la France » dont on a usé et abusé et, un peu plus tard par « Chaque Algérien est un Fellagha en puissance et la seule négociation c'est la guerre ». Enfin, on raconte qu'il a failli obtenir la suppression du couplet de « Kassaman » qui interpellait la France. C'est lui qui obtint les pouvoirs spéciaux pour l'Armée où son Ministère était représenté par un Juge, Jean Bérard, chargé de transmettre ses ordres aux autorités militaires et Mitterrand était journellement tenu au courant. C'est lui qui ordonna au cynique Aussaresses de prendre Ben M'Hidi à Bigeard qui, devinant l'issue fatale, fit rendre les honneurs militaires à son prisonnier « le deuxième homme devant lequel il s'est incliné après Ho Chi Minh ». Ce qu'il y a de plus abject, c'est qu'Aussaresses a fait, sans le moindre remords, l'apologie de son œuvre barbare, de la même manière que s'était obstiné Paul Tibets, l'aviateur américain qui a largué les deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki - alors que le Japon était déjà militairement vaincu -, à n'exprimer aucun regret espéré et demandé avec insistance par tout le peuple nippon. Enfin, en tant que Président de la République, il réhabilita les généraux de l'OAS...

Il y a dans l'acharnement de la France contre le peuple algérien des raisonsdiverses qui relèvent de la mauvaise conscience : la violation des traités Desmichels et de la Tafna - ce dernier ayant été falsifié par Bugeaud lui-même - signés avec l'EmirAbdelkaderetlatrahisondelaparolefrançaisequiluiaétédonnéedeuxfoisdans la même journée du 23 décembre1847, au milieu de l'après-midi à Sidi Brahim par le Général Lamoricière et à la fin de la journée à Ghazaouet par le Duc d'Aumale, fils du Roi des Français.

Officier durant la conquête de l'Algérie, le lieutenant-colonel de Montagnac écrit à Philippeville le 15 mars 1843 : « Toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe : l'herbe ne doit plus pousser où l'armée française a mis le pied. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre. (...) Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. »

Mais auparavant la France avait connu Aboukir, Trafalgar, Waterloo etc. sonnant le glas de l'hégémonie de Napoléon 1 er qui subira, à Sainte Hélène, les pires humiliations anglaises jusqu'à sa mort. Puis il y eut ensuite la débâcle de Dien Bien Phu où GIAP renvoyait tous les stratèges de l'Hexagone à leurs études militaires. La France voulait une victoire, à tout prix. Dès lors tous les moyens qui paraissaient bons devenaient légaux et légitimes.Et ce fut l'horreur qui fera dire à Jean-Paul Sartre en 1962 : « Depuis 7 ans, la France est un chien fou qui traîne une casserole à sa queue et s'épouvante chaque jour un peu plus par son propre tintamarre. Personne n'ignore aujourd'hui que nous avons ruiné, affamé, massacré un peuple de pauvres pour qu'il tombe à genoux. Il est resté debout. Mais à quel prix ! ». Des bêtes immondes furent lâchées sur le peuple algérien. Et c'est de Paris, à partir de bureaux cossus que tout le massacre était pensé, programmé et béni par de notables et respectables responsables.

Je cède, humblement la place à Malek Bennabi qui a décortiqué cette hantise des hommes qui étaient venus généreusement nous « civiliser ». Le 17 juin 1957, il rédige à partir du Caire, une brochure sous le titre « SOS... Algérie » diffusée gratuitement en arabe, en français et en allemand pour servir l'effort de guerre algérien. « Le massacre a aussi son effet de sélection. Dans la forêt incendiée, on veut que le feu dévore certains arbres désignés à l'avance. Au mois de mai 1945, une fureur de massacre s'était abattue sur l'Algérie où elle avait fait plus de quarante mille victimes. Mais on pouvait noter, dans certains des centres touchés comme Guelma par exemple, la disparition quasi totale de l'élément qui savait lire et écrire, c'est-à-dire l'élite dans un pays où l'analphabétisme était la condition générale... Cela répond à des objectifs déterminés. Ce n'est pas le fait du hasard si le vénérable Cheikh Larbi a disparu sans laisser de traces. On a expliqué sa disparition par son refus d'entrer dans les vues du gouvernement français comme "interlocuteur valable".

« (...) Il faut comprendre les « principes », d'une part, et les nécessités de leur adaptation, de l'autre. Le gouvernement français a certainement compris la nécessité d'adapter les « principes » traditionnels de sa politique à la situation nouvelle créée par la révolution du peuple algérien. Mais « adapter » un principe n'est pas modifier sa nature : il faut simplement lui donner un nouvel aspect plus conforme aux conditions nouvelles.

« Voilà la logique de l'épuration. Donc en même temps que son effet de masse, le massacre a un effet sélectif pour défricher le chemin vers la solution apparente ».

« Jetez la Révolution dans la rue et vous la verrez portée par des millions d'hommes ». La prophétie de Ben M'Hidi se réalisa. Dans une communion totale, comme il n'en connaîtra jamais plus, le peuple algérien bouleversa toutes les données des plus autorisés des théoriciens. Une page d'or s'écrivit dans la douleur. Dans cet ultime combat, le Cheikh Tayeb El M'Hadji continua le sien : la lutte contre l'ignorance. Et il fera même plus : c'est chez lui que se rendaient les résistants pour faire serment de ne pas se dénoncer quoiqu'il arrive. Au plus fort de la guérilla urbaine à Oran, il fut informé que des rivalités, qui ne présageaient rien de bon, prenaient corps entre deux tendances antagonistes. Il fit venir leurs responsables et les sermonna : un bain de sang, aux conséquences incalculables, fut évité de justesse.

VII. Espoirs

Les mois et les années qui s'ouvrent devant nous, vont connaître une multitude de cinquantenaires que nous avons le devoir de méditer profondément. Il y a là une occasion historique pour restituer ces grandes figures à la mémoire collective, au peuple dont elles sont issues et dont elles ont porté spontanément les espérances jusqu'au sacrifice suprême. Il est impératif que le peuple comprenne que leurs martyrs ne sont pas morts pour rien, car ils ont su et voulu donner un sens à leur combat et à leur sacrifice. Sans risquer de trahir leur esprit, ils étaient assurément épris de révolution et, comme l'a judicieusement rappelé Pierre Rossi, ce « terme qui désigne sans doute, ici comme ailleurs, le désir d'un peuple de ne pas s'oublier, de remonter au contraire aux sources originelles dont il est issu (...) [pour] s'engager dans une véritable reconquête de soi dont les phases, pour confuses qu'elles paraissent, ne doivent pas faire perdre de vue la lumière directrice ».

Les sacrifices des martyrs ont mis fin à la nuit coloniale en permettant au peuple algérien de recouvrer sa liberté et sa souveraineté. Ils étaient conscients que de cette manière seulement, les Algériens allaient renouer avec leur culture et leur histoire longtemps bafouées pour œuvrer à la détermination de la personnalité nationale longtemps étouffée. C'est alors que s'ouvrent les perspectives de l'émancipation de la société algérienne et de sa capacité à construire un système politique performant. Mais c'est déjà un autre débat.

Rappelons enfin qu'à côté de centaines de milliers d'Algériens exécutés, torturés ou handicapés à vie, il y a eu aussi des femmes et des hommes Français, de diverses tendances (hommes d'Eglise, simples citoyens, intellectuels, communistes...) qui ont embrassé la cause algérienne pour l'Honneur de la France. Beaucoup ont connu le sort de leurs frères algériens. « Deux malheurs mêlés font du bonheur » écrivait Hugo...Qu'ils soient toujours vivants ou déjà morts, ils vivent et vivront toujours dans le cœur de tous les enfants éclairés dont ce pays n'a, grâce à Dieu, jamais manqué.

Nous avons déjà dit que Si Kacem est enterré dans une fosse commune dans le cimetière chrétien de Fort-de-l'Eau (aujourd'hui Bordj El Kiffan). Et si Maurice Audin s'y trouvait ? 


Devoir de mémoire et de vérité
Hommage du président du HCI au chahid Kacem Zeddour

Par: Zoheir Meziane
29 mai 2006

 

  • Le Pr Bouamrane Cheikh (président du HCI) écrit sur le chahid Kacem Zeddour, un des compagnons de Hammou Boutlélis

Les débats sur l’écriture de l’histoire de l’Algérie, et notamment la guerre de Libération, se poursuivent partout dans le pays avec le concours des intellectuels et des hommes de culture. Le Pr Bouamrane cheikh, président du HCI, s’y met pour apporter quelques éclairages sur un des martyrs de la Révolution, Kacem Zeddour, arrêté 24 heures après le déclenchement pour être torturé et lâchement assassiné le 13 novembre 1954.
A l’époque, la justice coloniale avait organisé une mise en scène grotesque pour occulter l’assassinat. Il est, aujourd’hui, de notre devoir, souligne le Pr Bouamrane, de rendre hommage à ce grand patriote, érudit et écrivain pour le faire connaître à nos concitoyens, jeunes surtout, et leur expliquer le sacrifice que ce militant, arrêté à Oran lors des manifestations du 8 mai 1945 et ensuite le 2 novembre 1954, et les patriotes assassinés ont consenti pour que notre pays devienne libre. L’Etat français, de son côté, doit reconnaître ses crimes en Algérie.

  • El Moudjahid : Professeur Bouamrane Cheikh, vous vous êtes évertué, en tant qu’intellectuel, à écrire sur Kacem Zeddour. Est-ce parce que le martyr n’a pas encore eu droit de vérité sur son histoire ?

Pr Bouamrane Cheikh : Des années après sa mort (13 novembre 1954), il paraît utile d’évoquer la vie de Kacem Zeddour et son martyre. Un hommage lui a été rendu par Hocine Aït Ahmed, Abdelkader Maâchou, Germaine Tillon et Louis Massignon qui a rencontré son père, cheikh Tayeb Mhadji à Oran, en 1955. D’autres compagnons ou amis l’ont bien connu, mais ils n’ont guère évoqué sa mémoire, à l’exception du Dr Yahya Bouaziz de l’université d’Oran, qui lui a consacré une brève notice biographique. Cependant, la quête de vérité ne doit pas s’éteindre avec eux, mais se poursuivre jusqu’à projeter sur Si Kacem Zeddour la pleine lumière qu’il mérite en tant que patriote et en tant que martyr de la guerre de Libération.

  • Qui est justement Kacem Zeddour ?

Kacem Zeddour, qui est né en 1923 à Oran, où il reçoit sa première éducation de son père, cheikh Tayeb Mhadji, qui enseigne dans cette ville de 1912 à 1969, a été, clandestinement, un militant au Parti du peuple algérien (PPA) avec son ami Hamou Boutlélis qui sera exécuté en prison plus tard pendant la guerre de Libération. Le 8 mai 1945 connaît des manifestations populaires et Si Kacem y participe à Oran. Il est arrêté dans sa boutique, 20 militants subissent le même sort. Dans la prison militaire d’Oran, le tribunal les inculpe de “trahison et d’atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat” (janvier 1946). Il s’agit de l’Etat français, bien entendu, dont ils ne sont pas citoyens. Le journal Oranrépublicain” relate le procès : 10 militants sont condamnés et 11 acquittés. Si Kacem Zeddour est libéré après 9 mois de détention préventive (30 janvier 1946).

  • La presse coloniale avait rapporté en 1955 l’assassinat de l’étudiant qu’il était. En tant que tel, quel a été son itinéraire ?

Au cours de son séjour à Tunis où il s’est inscrit à l’université de Zitouna, Si Zeddour a milité au Comité des étudiants algériens et en est devenu président. L’association des Oulamâ algériens lui avait assuré une bourse mensuelle. L’un de ses proches et condisciples note sur lui : “il était d’un niveau exceptionnel, ordonné, méthodique, écouté et faisait l’unanimité autour de lui”. Il se déplace, de temps à autre, vers l’Europe ou le Moyen-Orient et acquiert une grande expérience. A Tunis, il organise des manifestations politiques contre le système colonial avec l’aide des étudiants algériens et tunisiens, ce qui attire naturellement l’attention des services français. Il donne des articles à la presse et signe “Zeïdoun”, comme le poète andalou ou “Kacem” ou “Abderrazzak”.
En 1949, il s’établit au Caire où il s’inscrit à la faculté “Dâr-al-ouloûm” qui dépend de l’université Fouad 1er. Là, il apprend l’anglais et le persan, tout en maîtrisant l’arabe, le français et l’allemand.
Parallèlement, il prend contact avec les milieux politiques, notamment avec le bureau du Maghreb, dirigé par l’Emir Abdelkrim El-Khattabi. Abderrahmane Azzâm, secrétaire général de la Ligue arabe le charge d’une mission. Il rencontre aussi Allal Al-Fassi, Habib Bourguiba, Salah Ben Youcef.
Au Caire, il écrit beaucoup dans la presse, traite surtout des problèmes qui intéressent son pays et le monde musulman. Ses thèmes préférés sont la culture arabe, l’islam, la colonisation... Il préside l’Association des étudiants algériens et milite avec Mouloud Kacem, Rozeik Kacem... Il fait connaissance avec Hocine Aït Ahmed et d’autres responsables.
De décembre 1951 à mai 1953, il adresse aussi de nombreux articles au journal Al Manar, organe du PPA-MTLD, édité à Alger et dont il était le correspondant.
Le 8 décembre 1951, il publie : “Les étudiants algériens en Egypte célèbrent la journée des martyrs”. Al Ahram avait mentionné leur marche le 13 novembre.
Un autre article expédié au Manar, en février 1952, rend hommage à trois personnages importants avec le titre “Les trois Mohammed” : Ali Jinnah fondateur du Pakistan, Mohammed Mossadegh, chef du gouvernement iranien et Mohammed Salah Eddine, ministre des Affaires étrangères d’Egypte.
Le 14 mars 1952, il consacre un article au voyage du ministre pakistanais des Affaires étrangères à Ankara et au Caire. De retour à Oran, en été 1953, il passe ses vacances dans sa famille et repart au Caire, en septembre et obtient sa licence. Ses études terminées, il revient chez lui en mars 1954 et sillonne le territoire. Au printemps 1954, il suit de près les événements qui viennent de se produire : en avril se constitue le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), dirigé par Mohammed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaïd ; le 8 mai 1954, le général Giap défait l’armée française à Dien Bien Phu, après une longue bataille, Zeddour est partout dans nos villes et nos villages pendant tout l’été et rencontre les militants pour les préparer à l’événement qui s’annonce : la guerre de libération ; le 1er Novembre éclate comme un tonnerre dans un ciel serein. Si Kacem est chez lui lui quand cet événement se produit. Le 2 novembre, il est arrêté par la DST (Direction de la sûreté du territoire), puis relâché, puis arrêté de nouveau. Son frère aîné l’interroge : “Qu’est-ce qu’ils te veulent” Il répond : “Ils veulent que je leur parle de mes compagnons du Caire et de leurs activités…”. Le 6 novembre 54 il est arrêté chez lui. Sa famille ne le reverra jamais. Elle apprend seulement qu’il est torturé sauvagement. Son père et son frère se rendent au siège de la DST à Sidi El Houari; on leur dit qu’il a été transféré à Alger. Son frère s’y rend ; on l’oriente vers la DST à Climat-de-France (Bouzaréah). Un agent lui dit qu’il s’est “évadé” la veille ! Il retourne à Oran où son père dépose plainte, mais aucune suite n’a été donnée à sa démarche. Plusieurs mois plus tard, il finit par savoir ce qui s’est réellement passé.
Le 30 novembre 1954, le Journal d’Alger mentionne “une curieuse découverte : un cadavre nu à l’embouchure de l’Oued Hamiz”. Il écrit : “le corps entièrement nu se trouvait dans un sac de jute de fabrication française. Il a séjourné environ un mois dans l’eau…”. Cette découverte a été faite 23 jours après l’arrestation de Si Kacem Zeddour et 16 jours après son “évasion” du siège de la DST d’Alger. Le corps a été enterré au cimetière européen de Fort-de-l’eau. Le 19 janvier 1955, l’Echo d’Alger indique : “l’étudiant (Mohammed) Zeddour servait d’agent de liaison entre les chefs nationalistes algériens et a été condamné par défaut”. Le 19 juin, Si Mohammed, le frère aîné du martyr se rend à Alger, à la recherche d’un militant pour obtenir des nouvelles. La police l’arrête à son hôtel. Après avoir été interrogé, il est libéré avec “le conseil” de ne pas rester à Alger ! L’administration pousse le cynisme jusqu’à réclamer à la famille le payement de l’amende à laquelle Si Kacem a été condamné ! Elle reçoit de son frère cette réponse : “vous dites que mon frère s’est évadé; quand vous l’arrêterez, il vous paiera”. En fait, l’administration cherchait à décourager la famille pour abandonner ses recherches. Début novembre 1955, un Algérien s’est présenté au domicile de Cheikh Tayeb Mhadji et a informé son frère Si Mohammed que Si Kacem ne s’est pas évadé, mais qu’il a été tué et jeté à la mer. Il a recommandé de s’adresser à l’avocat Maître Popie d’Alger pour en savoir plus. L’avocat a été assassiné par la suite par les partisans de “l’Algérie française” qu’il ne soutenait pas. Le 10 novembre 1955, l’hebdomadaire L’Express a complété l’information : “Il y a à Alger, une affaire en cours d’instruction où des policiers haut placés sont compromis. Il s’agit d’un étudiant musulman âgé de 31 ans, Zeddour Belkacem, arrêté à Oran…On le savait nationaliste… A son arrivée à Alger, l’un des policiers chargés de l’interroger constata que les tortures qu’il avait subies à Oran l’avaient mis dans un tel état de faiblesse qu’il ne pouvait même plus parler… Après quelques instants, Zeddour Kacem mourait. Le corps ficelé et mis dans un sac fut chargé dans une barque, lesté de 70 kg de plomb et jeté à la mer à 40 km au large d’Alger… Les parents de Kacem furent prévenus et reconnurent leur fils sur les photos de l’identité judiciaire…”.
Interview réalisée par  Zoheir Meziane

 

 

El Watan - Edition du 7 novembre 2004 

Les intellectuels français et la guerre d’Algérie

Deux faits significatifs donneront sens et chair à ce retour sur le moment

 

Initiateur de ce cinquantenaire qui a redonné aux Algériens une carte d’identité, un territoire, un hymne et des libertés possibles ou en attente. Au commencement des choses gît le tragique et insatiable, ce tragique se nourrit des corps des êtres nous laissant en héritage imprescriptible et inaliénable leurs pensées et la mémoire de leurs gestes. La longue tragédie ne sera pas visible sur les planches des théâtres ni dans les pages des livres.

Elle a été vécue à la fois dans l’atmosphère et dans la négation de nos qualités et de nos valeurs humaines, nous dessaisissant de notre nom et de notre histoire. Toute colonisation ne bloque pas seulement le développement humain du colonisé, elle le fait régresser. N’oublions pas Fanon, il était des nôtres. Il faudra garder, comme diraient Larbi Ben M’hidi ou Ali Zamoun, la nuque raide et le regard lucide affranchi de la peur. C’est aujourd’hui qu’il faut écrire, mettre en scène, peindre, déclamer, entendre et voir ce que nous avons été et de quel enfer nous-sommes les rescapés. C’est par ce travail amnésique sur nous-mêmes et sur les autres qu’il sera possible d’anéantir les hantises d’hier et celles d’aujourd’hui et commencer à vivre dans la plénitude du présent et des libertés promises pour demain. Oui, comme dans les grands textes cosmiques le meurtre commence et achève un temps et à son achèvement autre chose s’ouvre et élargit l’espace dans lequel nous pourrons marcher en hommes libres. Les historiens comblent les béances, renouent les trames usées et déchirées, dévoilent des opacités, brisent des silences, donnent forme, esprit et vie à ce qui n’est plus visible et audible. Sans histoire et sans histoires, nous nous condamnons aux bégaiements, aux chuchotements et au sommeil de la brute qui ne vit que par sa poche gastrique. Les non-dits ne s’effacent pas sur la paroi des crânes ; ils se hurleront un jour à rendre sourds tous les imposteurs et tous les fabricants de baillons. L’aphasie est la plus grande des menaces, la plus inhumaine des catastrophes parce qu’elle nous ampute de notre imagination et nous laisse hébétés face à des questions que nous ne pouvons même plus formuler. Défricher, labourer notre passé, le rendre vivant par la culture vivante nous permettront de raviver notre orgueil et de faire de Novembre la plus belle fête de notre histoire et de notre vie. Et nous inviterons notre adversaire d’hier en répétant ce qu’a dit Bachir Hadj Ali : « Nous n’avons pas de haine pour le peuple français. » Au début, il y a un demi-siècle déjà, pendant que Ali Zamoun tirait sur une ronéo à Ighil Imoula la Déclaration du 1er Novembre, Zeddour El Kacem, jeune intellectuel formé à l’université égyptienne, licencié ès lettres, est arrêté, torturé dans les locaux de la PJ d’Oran, transféré à Alger où son corps brisé sera jeté à la mer qui le rejette à l’embouchure de l’oued Hamiz.

Le cadavre est retrouvé, la tête enveloppée dans un sac de jute et ses mains entravées par du fil de fer. L’identification du corps par les empreintes digitales intactes sera refusée et Zeddour sera anonymement enseveli.

C’est El Kacem, parti d’Algérie au Caire via Tunis après sa détention et sa libération à la suite des manifestations du 8 Mai 1945 qu’il a dirigées à Oran, qui reçoit le jeune Mohamed Boukharouba, futur Houari Boumediène, à son arrivée au Caire après avoir accueilli Abdelhamid Mehri et Hocine Aït Ahmed. Il est un des délégués du PPA-MTLD en Egypte. El Kacem Zeddour est le fils de cheikh Tayeb El Mahadji, une personnalité religieuse édifiante d’Oran. L’Express, l’hebdomadaire de J. J. Servan Schreiber, publie un article sur l’affaire et interpelle F. Mitterand, alors ministre de l’Intérieur, qui promet une enquête. Alain Savary, député de gauche, saisit l’Assemblée pour exiger une commission d’enquête et écrit une lettre auprès du martyr. Rien n’aboutit. Guy Mollet dès 1956 mobilise le contingent. La guerre a commencé sous le signe du mensonge, de la torture et de l’assassinat d’une intelligence. Ce signe sera la constante marque infamante et répétée jusqu’au désastre obscur des meurtres collectifs, des centaines de guillotinés, de corps hachés, de membres brisés, de noyés dans la Seine, de femmes violées... Picasso peint une magnifique Djamila.

Ce signe prouve l’abdication des valeurs qu’exhibe et déclame la Nation des droits de l’homme et du citoyen.

La morale ne se voile même pas la face : elle se prostitue à l’efficacité des tortionnaires. On a toujours considéré que la finalité de la torture était de faire parler. Non ! C’est pour faire taire, pour instiller dans les gorges la peur, paralyser l’intelligence et tétaniser les gestes. Acte monstrueux qui écorche le corps et annonce la mort horrifique.

Ecoutez Le Pen ou Bigeard ou Aussaresses... Aussaresses disant cette sidérante confession : « J’ai pendu de mes propres mains Larbi Ben M’hidi ! J’ai torturé et tué de ma propre main ! » Peu importe que la vérité surgisse après la prescription et l’amnistie. Cette vérité dite par ce général n’a pas été fertilisée par d’autres discours de vérité. Aussaresses a capitalisé toutes les culpabilités de l’Etat colonial et de ses dirigeants et du coup, il devient, à lui, seul, toute la honte de la nation. On censure son livre et on le contraint au silence des réprouvés. Ni Bigeard, ni Salan, ni Massu, ni Trinquier, ni Lacheroy, ni Le Pen... zélés tortionnaires et casseurs de « Rebelles » n’ont connu cet opprobre.

A l’autre bout des temps de feu, le 5 mars 1962, deux jours avant l’ouverture des négociations d’Evian, Mouloud Feraoun, écrivain, ami de Roblès et de Camus, de Dib et de Sénac, est abattu avec cinq de ses compagnons à El Biar par un commando de l’OAS.

Deux citoyens de beauté, dirait Jean Sénac, un penseur et un écrivain ouvrent et ferment les décors d’une tragédie en temps, en actes et en être réels. La France est restée silencieuse dans son désordre historique. Le dernier quart d’heure est depuis longtemps forclos, et les pendules ne seront mises à l’heure qu’en 1999, trente-cinq ans après l’avènement de l’événement et vingt-sept ans après sa fin. D’histoire d’homme jamais une guerre ne fut déclarée par nécessité bureaucratique, c’est-à-dire, longtemps après sa fin.

Dans sa session de juin 1999, le Parlement français vote une motion par laquelle ceux qui étaient appelés dans un chapelet d’euphémismes : événements d’Algérie, pacification, maintien de l’ordre ou affaire intérieure française sont désormais fondus dans la notion de guerre d’Algérie. Extraordinaire contorsion de l’histoire qui implicitement fait avouer ceux qui l’ont faite ou dirigée et qui la remettent aujourd’hui sur ses pieds, leur incapacité à ne pas l’assumer ou de refuser à la mémoriser. De dire cette histoire dans ses atroces déploiements et de la faire entendre par ceux, en France, en Algérie et dans le monde qui en portent encore les traces vives mais enfouies dans leurs consciences et leurs corps. La série d’amnisties achevée en 1984 par le président Mitterrand inscrit l’oubli dans la loi, mais l’oubli comme le pardon ne sont jamais solubles dans un acte juridique. Ni l’oubli ni le pardon ne sont équivalents à la mutité et au silence et ils résistent à la lente minéralisation de la mémoire par le temps.

Aucune page ne peut être tournée si elle n’est pas écrite, publiée et notifiée pour lecture à tous ceux encore hantés ou blessés par la bête immonde qu’a été cette guerre. Les conditions de leur acceptation sont dans la vérité, dans la réappropriation par chaque individu de son histoire personnelle et collective. Des multiples négociations secrètes ou publiques ont, 1955 à mars 1962, jalonné cette temporalité : un cessez-le-feu, un vote référendaire, une indépendance reconnue, une cascade d’amnisties et de libération de prisonniers, une folie meurtrière de terre brûlée, des départs massifs et compulsifs des populations européennes, des échanges diplomatiques... autant d’actions qui ont accompagné les huit années de fer, de napalm, de charniers, de tribunaux militaires tenus au pied des guillotines, de camps de concentration, de déplacements de population, des guerres latérales et ravageuses.

A l’intérieur de la guerre franco-algérienne, d’autres fronts fratricides s’ouvraient opposant frontistes et messalistes, troupes de Bellounis et ALN, commandos spéciaux de harkis traquant les maquisards et des harkis de basses besognes œuvrant contre l’ensemble de la population aux mains nues. Comités de salut public, groupes d’ultras, milices coloniales d’autodéfense, officines de rapt, d’interrogatoires et de liquidations physiques, généraux et hauts fonctionnaires factieux, coups d’Etat inaboutis et OAS positionnée à la fois contre le pouvoir central colonial et contre la population civile algérienne. De 1954 à 1962, l’Algérie vivait un temps de guerre à plusieurs dimensions et à multiples belligérants. Ne pas parler de ces choses, ne pas parler des messalistes, des groupes de Bellounis, de Melouza, des harkis n’est pas un signe de bonne santé mentale et morale. Les situer au bout de la haine, de la culpabilité et de la malédiction revient à les exclure de l’histoire. Or, il n’y a pas d’exclusif en histoire. La haine est rarement intelligente. Rendre coupables les autres, seulement les autres, non plus.

La République française n’a pas, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et donc de sa libération, réglé ses comptes avec une partie de son armée et de ses officiers, certaines de ses élites et grands commis réhabilités dans leur honneur, leurs grades et leurs fonctions malgré leur compromission avec l’Etat pétainiste, voire leur soumission consciente et active à Hitler.
L’antisémitisme organique et exterminateur développé par les Allemands et relayé avec zèle par Vichy fissure l’humanisme français et ses valeurs universalistes. La délation, les petits et les grands trafics, le marché noir ont contaminé et dévoyé souvent en profondeur une société française durement frappée par la défaite et l’effondrement de ses institutions.

Cette armée va trouver le jour même de l’armistice une occasion d’empocher une plus-value d’héroïsme à bon prix et à risque nul. L’Algérie sera le champ d’une bataille hallucinante. Tanks, aviation, marine, tirailleurs sénégalais, milices, police... face à une population aux pieds et aux mains nues. Trente à quarante mille morts en moins d’une semaine. Les tirailleurs algériens sont encore pour la plupart mobilisés et assaillent les Allemands en Alsace et dans les Ardennes et les boutent jusqu’à Berlin.

Mais la libération a également généré une idéologie de la libération avec un accent plus romantique qu’incisif sur le plan politique et de la solidarité internationaliste. La question coloniale n’est pas sur la ligne d’horizon la plus proche ni la plus urgente. Les massacres de Sétif et de Madagascar, la guerre qui commence en Indochine ne provoquent par cet élan que l’on pouvait penser être arc-bouté à l’élan des résistants français.

De Gaulle joue à fond l’unité nationale. Minimum de procès aux collaborateurs et quelques exécutions de traîtres et de collaborateurs notoires, épuration rapidement expédiée à travers quelques mises en scène de bastonnades, de licenciements et de femme tondues. Réhabiliter la France dans son honneur et sa puissance, la réinstaller dans la configuration des grandes nations devient le credo quasi exclusif de l’offensé de Gaulle qui n’a pas oublié le poste de strapontin qu’il occupait dans le bureau de commandement des Alliés qui omettent de l’informer sur la date du débarquement en Normandie.

Quand commence la Guerre d’Algérie, l’idéologie de la libération est réactivée mais reste enserrée dans la culture des trente glorieuses qui commencent en 1950 dans la reconstruction de la France qui a mal à son génie créatif, et sa polarité artistique mondiale s’est déplacée à New York. Un pessimisme de la raison va s’animer dans le triangle philosophique constitué par Sartre, Camus et Aron. Le verbe décoloniser n’entre dans les dictionnaires que dans l’édition de 1957, comme si seul le verbe coloniser avait droit à l’existence éternelle. Dès lors, en 1955, quand des personnalités tels Francis et Colette Jeanson, l’abbé Davezies, l’historien Robert Bonnaud, le père Kerlan, Etienne Bolo, le pasteur Mathiot, Noël Favrelière, le professeur André Mandouze, Hélène Cuenat, Georges Arnaud, Jean-Marie Boeglin, Anette Roger... traversent le rubicond et s’engagent aux côtés du FLN, elles mettent en accord leurs  principes républicains et patriotiques avec ceux, libérateurs, des Algériens.

La déclaration de l’abbé Davezies est d’une rayonnante limpidité : « Face à la violence qui opprime et à celle qui libère, je choisis celle qui libère. » Déclaration en parfaite résonance avec celle de Jeanson : « C’est par patriotisme français que je me sens solidaire et impliqué dans le patriotisme algérien. » Tout est dit !

Maurice Duverger, professeur de droit, traîne dans la boue le philosophe Jeanson et assène sa morgue en l’accusant de « traître ! » Ces personnalités de sensibilités politiques et spirituelles différentes, qui prennent fait et cause pour les Algériens et l’indépendance, seront vouées aux gémonies par la nomenklatura politique et la majorité de l’intelligentsia hexagonale.
Soulignons un paradoxe. Ceux qui dénoncent et clouent au pilori ces femmes et ces hommes qui ont décidé de s’affranchir d’une solidarité durkhéimienne d’avec leur société et son idéologie coloniale sont aux avant-postes pour dénoncer l’invasion de la Hongrie par les Soviétiques en octobre 1956. Au même moment, l’Egypte est envahie par les Anglo-Français et un avion civil marocain transportant des chefs du FLN est détourné sur Alger. Au moment où le général Massu et le colonel Bigeard s’apprêtent avec leurs parachutistes à contrôler les pouvoirs civil et militaire à Alger, s’annonce déjà le primat des militaires sur les civils. L’armée est hantée par son échec à Diên Biên Phu.

Manifeste de 121 interlectuel

Mais dans des interstices étroits se profile et se dit une parole solidaire par des personnalités individuelles ou collectives : Témoignage chrétien, Esprit, Temps modernes, France observateur, L’Express, Libération, l’Humanité, les Editions de Minuit... Robert et Denise Barrat, Gilles Martinet, Roger Stéphane, Louis Massignon, François Mauriac, JM Domenach, Claude Bourdet, Edgar Morin, Pierre Vidal-Naquet... sont à la fois d’anciens résistants et des personnalités qui amplifient une parole solidaire avec l’Algérie, une parole d’autant plus efficace qu’elle est légitimée par leurs parcours individuels.

Une ligne de démarcation partage le monde intellectuel anticolonialiste français, et cette démarcation signale les clivages à caractère politique, idéologique et philosophique entre deux extrêmes : le fascisme et le communisme, tous les deux récusés. Le premier pour son racisme et son criminel mépris des masses ; le second pour les avoir trahies dans les compromissions.

Au rejet des deux modèles correspond, pour les dépasser, le projet d’une nouvelle gauche, seule capable par son humanisme anticolonialiste et pacifiste de vider la crise et d’ouvrir les perspectives de paix avec le peuple algérien. En raccourci deux grandes variantes expriment la problématique anticolonialiste : la première révèle une position antérieure à la guerre d’Algérie. Elle est portée par des personnalités telles que Robert Barrat, Mauriac, Massignon, Vincent Monteil, Germaine Tillon...

Elle s’identifie à l’héritage du personnalisme d’Emmanuel Mounier et à un christianisme libérateur en opposition à celui que prêchent des dignitaires de l’église tels le cardinal Tisserand et les archevêques Feltin et Salièges. L’anticolonialisme de Résistance Spirituelle relève d’une révolte de la conscience et se structure à partir d’une perception morale de la guerre dans ses effets de violence et d’injustice. Tout en reconnaissant abstraitement l’inéluctablement de l’indépendance de l’Algérie, Résistance Spirituelle laisse en blanc la problématique de la libération et de ce qui la symbolise, et la représente de manière vivante : le FLN. C’est cet impensé qui crée l’ambiguïté et celle-ci loge déjà dans le principe cher à E. Mounier : « S’engager dans le dégagement. »

D’un côté, désirer la paix par la négociation, dénoncer la torture, moraliser la pacification. Le terme pacification est d’ailleurs un legs catholique introduit dans la doctrine coloniale par Philippe II de Castille en 1572, pour le substituer au terme de conquête suggérant, selon lui, la violence et l’offense à l’égard des Indiens d’Amérique du Sud.

De l’autre, approuver l’effort de guerre, refuser l’abandon de l’Algérie, méconnaître le FLN. Le philosophe Pierre-Henri Simon, Raymond Aron, Jean Daniel, J.J. Servan Schrieber, M. Duverger... expriment le plus fort de cette ambivalence dans un balancement entre l’éthique et le politique arbitrairement scindés. Le général de la Bollardière démissionne de l’armée. L’écrivain et résistant Vercors renvoie au Garde des sceaux ses médailles. A l’opposé,  l’« Union sacrée pour le renouveau de l’Algérie française » - l’USRAF - ratisse très large autour du radical Albert Bayet, du recteur de Paris Sarail et du cardinal Salièges. Même le poète philosophe écrivain Georges Bataille adhère à ce mouvement.

La seconde variante peut-être ramenée à la formule elliptique de l’abbé Daveziès qu’il a rappelé à ses juges lors de son procès : je choisis la violence qui libère !

Il faudra attendre octobre 1960 pour que 121 intellectuels français signent un manifeste rédigé par Maurice Blanchot, appelant au refus de continuer la guerre en Algérie. De Gaulle avait déjà annoncé sa décision d’organiser un référendum d’autodétermination. Il n’y a plus de recherche d’alibi. La conviction politique, l’éthique et la morale du quotidien trouvent leur commune intelligence. Des communistes, des laïcs, des catholiques, des protestants, des agnostiques, des juifs de France et d’ailleurs ont manifesté de belle manière et avec humilité et une conscience à la fois aiguë et généreuse leur solidarité avec un peuple qui est allé jusqu’au bout du tragique et s’en est revenu harassé et assoiffé d’espoir. Les Algériens savent-ils que de grands peintres du monde entier ont été solidaires avec notre pays et ses gens, qu’ils ont peint pour eux, qu’ils ont exposé une immense fresque à Milan en 1960 et que cette fresque a été piétinée par la police et mise en séquestre par un tribunal italien par confraternité judiciaire avec la justice française ? Ce tableau n’a été libéré qu’en 1987. Il est aujourd’hui au musée d’art moderne de Strasbourg après avoir séjourné à Marseille.

Savent-ils que ces peintres ont fait un don de leurs œuvres dès 1963 au musée des Beaux-Arts d’Alger et que ces œuvres dorment dans les réserves de ces lieux ? Ces artistes ont également signé un manifeste en 1961. Ils étaient 120. Quelques noms de ces donateurs pour les saluer en ce cinquantenaire : Matta, Erro, Baj, Guttuzo, Lebel, Recalcati, Crippa, Dova, Jouffroy, Masson... Certains sont morts. Regardons leurs œuvres. Faisons venir en Algérie la grande fresque de vingt mètres carrés peinte pour nous.

N’est-il pas venu pour l’Algérie et les Algériens de faire une belle fête à leurs amis et pour leur dire que cinquante ans après, nous n’avons rien oublié... Nous ne vous avons pas oublié.

B. M.

 

 

 

Colloque national sur “le rôle des étudiants dans le mouvement national et la guerre de libération nationale”

Allocution du Président de la République
08 novembre 2005

Les étudiants algériens, en tant qu'individus et volontés libres, n'ont  pas attendu mai 1956 pour rallier les rangs de la Révolution. Les autres attendaient  les instructions de la direction du Front de libération nationale pour quitter les bancs des écoles et des universités.     
L'UGEMA a réussi, en un temps record, à canaliser l'ensemble des  courants partisans et intellectuels parmi les étudiants en Europe en vue d'une  adhésion à la lutte armée. Le rythme de la révolution, l'ampleur de la répression  coloniale, les actes de représailles à l'encontre des populations désarmées et l'exécution d'étudiants tels le martyr Belkacem Zeddour a accéléré le ralliement  des étudiants autour de la Révolution.

Appel de l'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens

 Après l'assassinat de notre frère Zeddour Belkacem par la police française et suite à l'exécution de notre grand frère, le Docteur Benzerdjab, après le drame dont a été victime notre frère le jeune Ibrahimi, élève au lycée de Béjaïa brûlé vif dans son village incendié par l'armée française durant les vacances de Pâques, après l'exécution sans instruction, ni interrogatoire ni jugement de l'illustre écrivain Rédha Houhou, secrétaire au lycée Ibn Badis à Constantine qui faisait partie d'un groupe pris en otage par l'ennemi, après les tortures abjectes subies par le Docteur Haddam à Constantine ainsi les Docteurs Baba Ahmed et Tobbal à Tlemcen , après l'arrestation de nos camarades  Amara, Lounis, Saber, Touati enlevés et sauvés aujourd'hui des geôles de l'administration française, après l'arrestation des camarades Zerrouki et Mahi, après le bannissement de notre camarade Mihi, après les campagnes visant à instaurer la terreur dans les cœurs des membres de l'UGEMA et après tout cela, voilà que nous voyons la police enlever entre nos mains, à l'aube, notre frère Ferhat Hadjadj, étudiant en propédeutique, conseiller à l'internat au lycée de Ben Aknoun à Alger qui a été torturé et emprisonné durant dix jours (avec la complicité des autorités judiciaires et de la haute administration d'Alger qui étaient informées de son affaire) jusqu'à ce que nous apprenions qu'il a été égorgé par la police de Jijel avec la complicité de la garde de nuit.

Suite à toutes ces exactions, nous devons nous demander si toutes les mises en garde découlant de notre formidable grève du 20 janvier 1956 n'ont pas été vaines?
En vérité, davantage de diplômes n'induira pas une amélioration de la situation qui prévaut, représentée par les cadavres des nôtres exécutés de manière atroce.
A quoi serviraient les diplômes qui nous sont proposés?....
Tandis que notre peuple mène une lutte héroïque et que les libertés de nos mères, nos épouses et nos frères sont violées, que nos enfants, nos vieillards tombent sous les balles des mitraillettes, les feux des bombes et le napalm, que nous propose-t-on à nous –cadres du futur – de gérer?...sans doute les décombres et des monceaux de cadavres déchiquetés tels que ceux que l'on trouve à Constantine, Tébessa, Skikda, Tlemcen et autres centres indigènes dont les noms sont inscrits dans l'histoire de l'héroïsme dans notre pays.
Nous sentons que demeurer dans une attitude de spectateurs devant la guerre qui se déroule sous nos yeux fait de nous les complices des exactions émanant des criminels coupables contre notre armée nationale héroïque, de même que nous sentons également que la paix factice dans laquelle nous nous sommes réfugiés ne rassure plus nos consciences.
Le devoir nous appelle donc à accomplir des missions que les circonstances nous imposent et qui sont caractérisées par la suprématie et la gloire.
Le devoir nous appelle donc à subir , nuit et jour,  les épreuves auprès de ceux qui se battent et meurent libres face à l'ennemi.
En conséquence, nous entamons dès à présent une grève des cours et des examens jusqu'à une date indéterminée.
Quittons les bancs de l'université pour nous diriger vers les maquis et les montagnes.
Rejoignons tous l'Armée de Libération nationale et son organisation politique le FLN.
Etudiants et intellectuels algériens! Ferons-nous marche arrière alors que le monde entier nous regarde, que la patrie nous appelle et que le pays nous invite à une vie de dignité, d'héroïsme et de gloire?

L'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens

 

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